Des parcours d’« orientalistes » au service de l’Empire
Lawrence, archéologue formé à Oxford, travaille dès avant 1914 sur des sites syriens et anatoliques. Pendant la guerre, il rejoint le Arab Bureau au Caire. Il devient le principal officier de liaison britannique auprès de Fayçal ibn Hussein, fils du chérif de La Mecque, dans le cadre de la révolte arabe de 1916 contre les Ottomans. Habillé en bédouin, parlant arabe, vivant avec les tribus, il organise des raids contre le chemin de fer du Hedjaz et participe à la prise d’Aqaba (1917). Son image publique, amplifiée par le film de David Lean, masque une réalité plus cynique : il savait que les promesses d’indépendance arabe faites à Hussein entraient en contradiction avec les accords Sykes-Picot (1916) et la déclaration Balfour.
Gertrude Bell, issue d’une famille industrielle du nord de l’Angleterre, est l’une des premières femmes diplômées d’Oxford (en histoire). Voyageuse intrépide, alpiniste, archéologue, elle parcourt le désert syrien, mésopotamien et perse dès le début du XXe siècle. Elle dresse des cartes, établit des contacts avec les chefs tribaux et rédige des rapports précis. Pendant la guerre, elle rejoint le Arab Bureau*, travaille avec Lawrence, puis devient, à partir de 1917, *Oriental Secretary à Bagdad — la seule femme à occuper un poste aussi élevé dans l’administration coloniale britannique. Elle est la confidente de Sir Percy Cox et, plus tard, de Fayçal.
Tous deux incarnent une forme d’« impérialisme soft » : connaissance intime du terrain, maîtrise des langues et des codes locaux, capacité à négocier avec les élites arabes tout en servant les intérêts stratégiques de Londres.
La révolte arabe, les Hachémites et la question wahhabite
La Grande-Bretagne mène une politique duale. Elle soutient le chérif Hussein et ses fils (Fayçal et Abdallah) contre les Ottomans, tout en entretenant des relations avec Ibn Saoud, le dirigeant wahhabite du Nejd. Lawrence est clairement engagé du côté hachémite. Il voit en Fayçal le leader capable d’unifier les Arabes et critique sévèrement les promesses non tenues de Londres. Il n’est pas un promoteur du wahhabisme ; au contraire, les forces d’Ibn Saoud finiront par chasser les Hachémites du Hedjaz en 1924-1925.
Le soutien britannique à Ibn Saoud (armes, subsides, traité de 1915) s’explique par des calculs géopolitiques : contrer l’influence ottomane, sécuriser le golfe Persique et, plus tard, les intérêts pétroliers. Le wahhabisme, doctrine rigoriste issue de l’alliance entre les Saoud et Muhammad ibn Abd al-Wahhab au XVIIIe siècle, n’est pas « inventé » par les Britanniques, mais son ascension est facilitée par le contexte de la guerre et par la politique de « divide and rule ». Certains agents britanniques (comme Harry St John Philby) se rapprochent d’Ibn Saoud, tandis que Lawrence et Bell restent liés aux Hachémites. La « favorisation du wahhabisme » est donc plus le produit d’une stratégie globale de Londres que le choix personnel de Lawrence ou de Bell.
Gertrude Bell et la fabrication de l’Irak
C’est surtout Gertrude Bell qui laisse une empreinte durable sur les frontières. Après l’occupation britannique de la Mésopotamie, elle devient l’architecte politique de ce qui deviendra l’Irak. Elle participe à la conférence de Paris (1919) et, surtout, à la conférence du Caire de mars 1921, réunie par Winston Churchill. Avec Percy Cox et Lawrence, elle plaide pour l’installation de Fayçal comme roi d’Irak et pour des frontières englobant les trois vilayets ottomans de Bassorah, Bagdad et Mossoul (ce dernier riche en pétrole et peuplé de Kurdes).
Bell convainc les autorités britanniques qu’un État arabe « indépendant » sous mandat britannique, dirigé par un Hachémite, est plus viable et moins coûteux qu’une administration directe. Elle mobilise les tribus, rédige des notes sur les équilibres confessionnels (sunnites, chiites, Kurdes), conçoit même des détails pratiques (drapeau, cérémonie de couronnement). Les frontières irakiennes, tracées en partie selon des considérations stratégiques britanniques (accès au pétrole, contrepoids à la Turquie et à la Perse), ignorent largement les réalités ethniques et tribales. Les conséquences — tensions kurdes, déséquilibres confessionnels, fragilité de l’État — se font encore sentir un siècle plus tard.
Aventuriers et impérialisme anglo-saxon
Lawrence et Bell illustrent un mode de domination caractéristique de l’impérialisme britannique du début du XXe siècle : non plus seulement la conquête militaire ou l’administration directe, mais l’utilisation d’experts « indigénophiles », capables de fabriquer des alliés locaux et de légitimer des arrangements post-impériaux. Leur romantisme du désert et leur admiration sincère pour certaines cultures arabes coexistent avec une loyauté fondamentale envers l’Empire. Lawrence lui-même écrira plus tard sur un « nouvel impérialisme » dans lequel les Arabes seraient un dominion plutôt qu’une colonie.
Ce modèle préfigure en partie les formes d’influence anglo-américaine ultérieures : création d’États clients, soutien sélectif à des régimes (hachémites puis saoudiens), contrôle des ressources énergétiques. Après 1945, les États-Unis reprendront et amplifieront cette architecture, notamment à travers l’alliance avec l’Arabie saoudite.
Lawrence meurt en 1935 dans un accident de moto. Bell se suicide (ou meurt d’une overdose) à Bagdad en 1926, épuisée et désillusionnée. Leurs légendes d’aventuriers ont longtemps occulté leur rôle d’agents de la puissance britannique. Aujourd’hui, leur action apparaît clairement comme un maillon de la chaîne qui a redessiné le Moyen-Orient selon les intérêts de Londres — et, par extension, du monde anglo-saxon — au détriment d’une unité arabe ou d’une stabilité fondée sur les réalités locales.
La Rédaction du National Émancipé
Sources principales : biographies et travaux historiques sur Lawrence et Bell, comptes rendus de la conférence du Caire, analyses de la politique britannique au Moyen-Orient (Arab Bureau, mandats, relations avec Ibn Saoud et les Hachémites).

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