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25 mai 2013

L'enseignement en anglais en France, une erreur historique


Keep-calm-and-don-t-speak-french

Voici un texte remarquable, publié par Libération du 21 mai, signé par des universitaires étrangers qui condamnent le projet de loi du gouvernement de François Hollande d'autoriser l'enseignement en anglais en France au nom de la «compétitivité». 

Tous les arguments y sont et je ne saurais mieux dire, d'où ma décision de le publier à nouveau sur ce blog, car je ne partage évidemment pas la ligne de mon journal («Let's do it», a-t-on titré ce lundi, comme un écho au très Nike «just do it»). Si on accepte cette innovation, je ne comprends plus pourquoi on défend encore l'exception culturelle : pourquoi ne pas ouvrir tout grand nos frontières à la culture nord-américaine et renoncer à la nôtre, toujours au nom de la «compétitivité» ? Un point important pour éviter les mauvais procès : il ne s'agit pas de s'opposer à l'apprentissage des langues, bien au contraire. Mais apprendre dans une autre langue, c'est autre chose. Comme le dit très bien le philosophe Michel Serres, qui enseigne aux Etats-Unis, «une langue vivante, c'est une langue qui peut tout dire. J'ai vu mourir des langues en France - le breton, l'alsacien, le gascon... - parce qu'elles ne pouvaient pas tout dire. Elles ne disent pas hexaèdre ou ADN. Et si vous ne dites plus hexaèdre ou ADN en français, le français est virtuellement mort".

«Le Parlement français (se prépare à adopter) un projet de loi qui risque de contribuer à l’expansion rapide de l’anglais comme vecteur principal d’enseignement dans le système universitaire français. Nous, qui décidons depuis la Chine, le Brésil, les Etats-Unis, l’Europe centrale, de l’envoi de nos étudiants en France, nous nous permettons de vous mettre en garde contre la disposition législative envisagée, présentée comme un remède miracle pour favoriser «l’attractivité» de vos universités auprès de nos étudiants.

Elle repose en fait sur une double erreur d’appréciation. La première porte sur les raisons qui conduisent des étudiants étrangers à faire le choix de la France. Pas plus que les touristes ne viennent chercher dans votre pays des Starbucks ou des McDonald’s, nos étudiants n’aspirent à recevoir en anglais, dans vos universités ou grandes écoles, une formation que, sans vouloir vous désobliger, vos partenaires anglophones sont mieux armés que vous pour dispenser. La mondialisation, qui provoque des phénomènes d’uniformisation, a cet effet paradoxal de faire de la diversité une valeur : ce que les meilleurs d’entre eux viennent chercher en France, la raison pour laquelle nous les y envoyons, c’est justement une autre façon de penser, une autre façon de voir le monde, un modèle culturel alternatif aux modèles anglo-saxons dominants. Nous avons impérativement besoin de cette autre voie. Or, cette différence est liée à la langue que vous parlez.

Si le savoir est universel, la langue qui permet d’y accéder, elle, ne l’est jamais. Les langues ne sont pas interchangeables, on ne dit pas la même chose dans une langue et dans une autre. Vous avez la chance de disposer en français d’un formidable capital d’intelligence lié à une tradition plusieurs fois séculaire : ne le dilapidez pas en renonçant à la langue qui le constitue. Il est absurde de considérer le français comme un obstacle à l’attractivité de votre pays : dans la concurrence mondiale, il représente votre avantage comparatif, votre valeur différentielle.

Enfin, en venant en France, et parce que votre pays est une porte d’entrée vers le Maghreb et l’Afrique, nos étudiants cherchent aussi à bénéficier d’un tremplin, en accédant par votre intermédiaire à ce vaste espace francophone, à ses richesses, à ses perspectives de développement. Prenez garde à ne pas décourager les pays qui en font partie, car comment voulez-vous qu’ils conservent l’usage du français dans leurs systèmes éducatifs si vous-même y renoncez ? Il est douteux que votre intérêt soit de brader les avantages économiques que vous pouvez tirer de solidarités linguistiques forgées par l’histoire.

Améliorez vos infrastructures universitaires, facilitez l’obtention des visas, simplifiez les formalités administratives, offrez des perspectives de carrière aux étudiants étrangers que vous accueillez, renforcez chez eux, mais aussi chez les Français eux-mêmes, la maîtrise des langues : tels sont en France, comme partout ailleurs, les objectifs à poursuivre pour améliorer l’attractivité d’un système d’enseignement. Mais ne renoncez pas à l’usage de votre langue dans la transmission des savoirs, car en vous appauvrissant vous-même, vous appauvrirez aussi le monde entier.»

Emily Apter New York University, responsable de collection à Princeton University Press; Izabela Aquino Bocayuva professeur-adjoint à l'Instituto de filosofia e ciências humanas de l'Université de l'Etat de Rio de Janeiro (UERJ) ; Xiaoquan Chu Doyen de l’Institut des langues et de la littérature étrangère, université Fudan, Chine; Jacques Lezra Department of Comparative Literature, New York University; Michael Loriaux Professor of Political Science, Northwestern University; Nobutaka Miura Professeur à l’université Chûo, Japon; Myroslav Popovych Directeur de l’Institut de philosophie de l’Académie des sciences d’Ukraine; Dumitru Topan Recteur de l’université de Craiova, Roumanie; Fernando Santoro professeur adjoint à l'université fédérale de Rio de Janeiro.

Rédigé le 24 mai 2013 à 13:30 dans francophonie

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